from Eco-Soir Vendredi (23 décembre 1994)
by Martine Vandemeulenbruke
L'idée était géniale: disposer dans des
endroits très fréquentés (comme les grandes surfaces) des conteneurs pour vêtements
et revendre les plus beaux dans des magasins de seconde main. Quand elle s'est
implantée en Belgique en 1987, l'association Humana a étonné ses
concurrents spécialisés dans la récupération du textile (les Petits Riens,
Oxfam, Terre) par son dynamisme: en quelques mois une centaine de conteneurs
avaient été disséminés à Bruxelles et en Flandre. Mieux: les magasins de
seconde main se sont multipliés et à des endroits réputés chers (comme la
place Madou). Si Humana est devenue rapidement très «visible», ses
objectifs et ses ressources humanitaires étaient nettement plus opaques.
En 1989, les responsables des magasins «Humana», tous danois, répondaient
par un silence embarrassé aux questions que nous leur posions sur les bénéfices
récoltés par leurs magasins et les projets d'aide au Tiers-Monde qu'ils prétendaient
soutenir. Et pour cause... Notre enquête a en effet démontré qu'Humana-Belgique
faisait partie d'une «multinationale» bien nébuleuse. Les associations Humana
(il en existe dans plusieurs pays européens) font partie de l'importante
organisation danoise de coopération au développement Dapp (Déveloment aide
for people to people) qui elle-même est intégrée dans l'«empire Tvind», un
système complexe d'écoles professionnelles et d'entreprises privées fondées
par le Danois Amdi Peterson, aujourd'hui réfugié dans les Caraïbes. Dapp est
une ONG aux méthodes très controversées puisqu'elle envoie dans les pays
africains des volontaires (surexploités) qui sont le plus souvent des élèves
issus des écoles Tvind. Les écoles Tvind ont été dénoncées à plusieurs
reprises pour leur «pédagogie» très particulière, proche du lavage de
cerveau.
PAS DE CONTR OLE EXTERNE
Ce qui se cache derrière ce conglomérat d'écoles et d'entreprises, est un
curieux système basé sur des transferts d'argent d'un groupe à l'autre,
rendant tout contrôle externe très difficile. Humana subventionne
officiellement des projets de coopération (notamment dans les Caraïbes où se
trouve le siège financier de Dapp-Tvind) qui sont en réalité des entreprises
privées appartenant à Tvind et gérées par les «volontaires» de Dapp. Les
sommes brassées sont phénoménales: Dapp-Tvind contrôle des sociétés de
transport, une chaîne de télévision, des entreprises textiles et agricoles,
le tout fonctionnant de préférence sur le système de bénévolat.
Malgré les dénonciations de la presse, Humana poursuit ses activités
et vient d'ouvrir un nouveau magasin rue Neuve. Les ONG peuvent-elles donc
fonctionner «en roue libre»?
En réalité, les garde-fous existent mais Humana y échappe
habilement. En tant qu'asbl, Humana n'est pas obligée d'avoir un
reviseur aux comptes ni un expert-comptable assermenté. Elle ne reçoit aucun
subside des pouvoirs publics et ne subit donc aucun contrôle de leur part (contrairement
aux ONG). Elle ne fait pas appel aux donateurs et n'est donc pas contrôlée non
plus par le fisc ni soumise à l'obligation de ne pas dépasser, pour l'ensemble
des dons exonérés fiscalement, 20 % en frais de fonctionnement et 10 % en
frais d'information. Enfin, le système des conteneurs fait qu'elle échappe à
la législation sur le colportage et les ventes à domicile qui soumet ces
activités à une autorisation du ministre de l'Intérieur. A la suite de notre
enquête, l'inspection sociale économique a examiné les comptes. Elle n'a pas
constaté de fraudes mais un «manque de clarté dans l'affectation des fonds».
Les contrôles «externes» existent mais une série d'ONG ont aussi voulu
faire un contrôle interne via une plate-forme éthique d'abord puis un code de
déontologie. La préoccupation initiale des initiateurs de cette plate-forme (rédigée
il y a deux ans) était d'assurer une plus grande transparence des comptes et de
combattre les abus au niveau des commissions exigées par les prestataires de
services. Le code de déontologie veut aller plus loin en vérifiant notamment
la teneur des messages au grand public et en créant une asbl chargée d'assurer
l'application de ce code et de délivrer un «label» aux ONG qui y
souscriraient.